Lombalgie et troubles digestifs : comprendre leur lien pour mieux les traiter
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1) Lombalgie et troubles digestifs : de quoi parle-t-on ?

La lombalgie est une douleur au niveau de la région lombaire de la colonne vertébrale.
Selon sa durée, elle est qualifiée d'aiguë ou de chronique (lorsqu'elle persiste au-delà de trois mois).
Il s’agit d’un motif de consultation fréquent en médecine générale, le plus souvent d’origine multifactorielle et, dans la majorité des cas, sans certitude sur une cause particulière.
On en distingue trois types :
La lombalgie mécanique : liée à l'appareil musculo-squelettique.
La lombalgie inflammatoire : résultant d'une réaction biologique d'autodéfense du corps.
La lombalgie viscéro-référée : une douleur « trompeuse » ressentie dans le dos, mais dont la source réelle est un organe interne (intestin, rein, etc.).
Les troubles digestifs fonctionnels (TDF), au premier rang desquels figure le syndrome de l’intestin irritable (SII), se manifestent par des symptômes digestifs chroniques sans lésion organique identifiable. Ils sont aujourd'hui compris comme la conséquence d'une perturbation de l’axe intestin-cerveau qui régule la communication bidirectionnelle entre le système nerveux central et le tube digestif.
2) Lombalgie et troubles digestifs : une coexistence fréquente.
Les données statistiques illustrent l'ampleur de ces affections au sein de la population :
La lombalgie est très fréquente : elle touche jusqu’à 80 % des individus au cours de leur vie. Parmi eux, environ 8 % développent une forme chronique.
Les troubles digestifs fonctionnels concernent près de 10 % de la population mondiale.
Plusieurs études scientifiques et observations cliniques mettent en évidence une coexistence fréquente de ces deux troubles. À titre d'exemple, jusqu'à 72 % des patients souffrant du syndrome de l'intestin irritable (SII) présentent également des douleurs lombaires.
Cette association, trop fréquente pour relever d’une simple coïncidence, suggère l’existence d’un mécanisme physiopathologique commun impliquant une interaction entre les systèmes nerveux et digestif.
Plus largement, les troubles fonctionnels – qu’ils soient digestifs, musculo-squelettiques ou autres – s’associent souvent entre eux et dessinent un tableau clinique global où interagissent des facteurs biologiques, psychologiques et sociaux.
3) Liens anatomiques et mécaniques entre système digestif et colonne lombaire
Les organes digestifs sont liés à la colonne lombaire par l’intermédiaire :
des fascias (ces membranes de tissu conjonctif qui enveloppent et relient toutes les structures du corps comme une toile continue) : Notamment le fascia thoraco-lombaire et le mésentère, qui agissent comme des courroies de transmission de tension.
des attaches ligamentaires des viscères qui s'ancrent directement ou indirectement sur les vertèbres.
des structures musculaires : avec une importance capitale accordée au muscle psoas.
De ce fait, un trouble fonctionnel digestif peut entraîner
une augmentation des tensions fasciales,
une modification de la posture,
et une hypertonie musculaire.
Ces contraintes sont susceptibles de provoquer ou de maintenir une lombalgie.
Le rôle clé du muscle psoas

Le psoas est un muscle profond et allongé situé dans l’abdomen, de chaque côté de la colonne vertébrale. Il part du bas du dos (au niveau des vertèbres lombaires) et descend jusqu'à la cuisse (au niveau du fémur), en longeant les organes digestifs. Il joue un rôle essentiel dans la flexion de la hanche (lever la cuisse) et dans la stabilité du bas du dos. Sa particularité est d’être très sensible à ce qui se passe dans le ventre.
Il peut être perturbé dans plusieurs situations :
En cas d’inflammation de la paroi intestinale.
Lorsqu’il existe des tensions ou pressions sur les organes digestifs (ballonnements, constipation …).
En cas de perturbation du transit (constipation, diarrhée).
Dans ces situations, le psoas réagit en se contractant. Cette contraction tire sur les vertèbres, entraîne une sensation de blocage dans le bas du dos et peut, si elle persiste, évoluer vers des douleurs lombaires chroniques.
4) Les mécanismes neurologiques expliquant la douleur lombaire d’origine digestive
L’axe intestin-cerveau : une communication bidirectionnelle

Le système digestif et le système nerveux central forment une unité fonctionnelle appelée axe intestin-cerveau. Cet axe repose sur l’interaction de trois systèmes :
le système nerveux entérique (SNE) qui est le réseau neuronal propre à l’intestin. Il peut fonctionner de manière autonome, sans intervention directe du cerveau pour gérer les fonctions digestives locales notamment la motricité intestinale, les sécrétions digestives et l’absorption des nutriments. Toutefois, cette autonomie est relative.
le système nerveux autonome (SNA) joue un rôle de coordinateur entre le système digestif (SNE) et le système nerveux central (SNC).
le système nerveux central (SNC) reçoit, analyse et interprète les informations en provenance du SNE et du SNA. En réponse, il module divers processus notamment la motricité intestinale, la perception de la douleur, ou encore les processus inflammatoires.
Ainsi, la relation entre le cerveau et l’intestin est réciproque :
d'un côté, le cerveau exerce une influence les fonctions digestives,
de l'autre, l’intestin envoie en retour des signaux qui agissent sur les fonctions cérébrales.
La convergence viscéro-somatique et le mécanisme neurologique de la douleur projetée.

Il arrive qu'une douleur soit ressentie dans une zone du corps différente de celle qui en est réellement la cause : On parle alors de douleur projetée. Ainsi, une souffrance d'origine digestive peut être perçue non pas dans le ventre, mais dans le bas du dos. Le patient évoque généralement une douleur mal localisée et difficile à décrire précisément.
Ce phénomène s'explique par le fait que les nerfs qui transmettent les signaux venant des organes digestifs (dont l’intestin) et ceux qui transmettent les sensations venant des muscles ou de la peau de la région lombaire convergent et empruntent les mêmes voies de transmission dans la moelle épinière.
De ce fait, le cerveau peine parfois à distinguer l'origine exacte du signal. Par erreur, il peut interpréter une douleur d’origine viscérale comme une douleur lombaire. Ce phénomène, bien documenté en neurologie est désigné sous le terme de réflexe viscéro-somatique.
Le rôle du système nerveux autonome
Le système nerveux autonome joue un rôle central dans la régulation des interactions entre l'intestin et la région lombaire. Il se compose de deux branches aux effets souvent opposés :
La branche sympathique : Activé en situation de stress ou d'effort, elle ralentit l’activité digestive et redirige le flux sanguin des intestins vers les muscles pour préparer le corps à l’action.
Tandis que la branche parasympathique (principalement via le nerf vague) favorise un état de détente, propice à une assimilation optimale des nutriment et à la récupération.
Lorsque le système parasympathique n'arrive plus à contrebalancer l'activation du système sympathique (dysrégulation), les conséquences peuvent se manifester de plusieurs façons :
apparition de troubles digestifs fonctionnels : L'intestin, moins bien irrigué et stimulé, développe des troubles fonctionnels (ballonnements, ralentissement du transit)
augmentation du tonus musculaire dans la région lombaire (contracture réflexe) : Par un mécanisme de réflexe viscéro-somatique, les tensions intestinales provoquent une contracture réflexe des muscles lombaires.
et installation progressive d'une chronicité de la douleur. La tension musculaire permanente et l'inflammation digestive s'auto-alimentent.
Neuro-inflammation et pérennisation de la douleur
Plusieurs études scientifiques mettent en évidence le rôle de l’inflammation du système nerveux (neuro-inflammation) dans l'évolution vers une lombalgie chronique.
Deux mécanismes sont particulièrement impliqués :
L'activation des cellules gliales (cellules de soutien du système nerveux qui entourent et protègent les neurones) qui amplifient la réponse inflammatoire du système nerveux.
La sensibilisation centrale par laquelle le système nerveux devient progressivement hypersensible à la douleur (amplification de la perception de la douleur par le cerveau).
Ce même mécanisme est également impliqué dans les troubles digestifs fonctionnels soulignant ainsi le lien qui unit ces deux pathologies.
5) Physiopathologie croisée des lombalgies et des troubles digestifs.
La relation entre lombalgie et troubles digestifs ne s’explique pas par une cause unique. Elle résulte d’une interaction complexe entre des facteurs
mécaniques (liés aux contraintes physiques, aux postures et aux tensions tissulaires),
neurologiques (impliquant la transmission et la modulation de la douleur)
et fonctionnels (correspondant au fonctionnement des systèmes, notamment digestif et neurovégétatif).
Une approche globale du fonctionnement de l’organisme est essentielle pour comprendre cette interaction.
Un cercle de rétroaction bidirectionnel
Les recherches actuelles mettent en évidence un dialogue constant entre le système digestif et le système musculo-squelettique (les muscles et le squelette). Leur influence est bidirectionnelle, c’est-à-dire qu’ils s’impactent mutuellement.
Lorsqu'un trouble digestif survient, les nerfs des viscères envoient des signaux d'alerte à la moelle épinière. Comme ces signaux passent par les mêmes voies de transmission que ceux du dos, le cerveau peut se tromper et les interpréter comme une douleur venant du dos.
À l'inverse, une douleur lombaire entraîne des changements de posture, créé une tension musculaire et génère un stress physique. Ces réponses peuvent activer le système nerveux autonome qui régule les fonctions involontaires comme la digestion, entraînant ainsi des troubles digestifs.
Ainsi s’installe un cercle vicieux dans lequel :
le trouble digestif peut favoriser ou entretenir une douleur lombaire
la lombalgie peut en retour, entretenir ou amplifier le trouble digestif
6) Approche biopsychosociale de la douleur lombaire d’origine digestive.
Ce modèle s’inscrit dans une approche biopsychosociale des troubles fonctionnels, dans laquelle plusieurs dimensions interagissent de manière simultanée.
On distingue notamment des facteurs :
biologiques : inflammation discrète mais persistante, altération du microbiote intestinal
neurologiques : dérégulation de l’axe intestin-cerveau, hyperexcitabilité des voies nerveuses qui transmettent la douleur
psychologiques : stress, anxiété et troubles émotionnels influençant la perception de la douleur
sociaux : conditions de vie et de travail, niveau d’activité physique, environnement familial et social pouvant moduler l’apparition et l’évolution des symptômes
Ainsi, lorsque lombalgie et troubles digestifs sont associés, cela ne relève pas d’une simple coïncidence. C’est le signe d’un déséquilibre général du corps, impliquant plusieurs systèmes qui communiquent en permanence entre eux.
7) Place de l’ostéopathie dans la prise en charge des lombalgies d’origine digestive.
L’ostéopathie repose sur l’interdépendance des structures corporelles, considérant qu’une dysfonction viscérale peut induire une dysfonction musculo-squelettique.
En cas de lombalgie d'origine digestive, ses objectifs sont de restaurer la mobilité viscérale, diminuer les tensions fasciales et améliorer la posture via des techniques manuelles (viscérales, myofasciales et structurelles).
Du point de vue clinique, l'ostéopathie permet
de réduire les douleurs lombaires d’origine fonctionnelles,
de rompre le cercle douleur-stress-dysfonction,
d'atténuer les troubles digestifs associés
Cependant, les preuves scientifiques restent hétérogènes et nécessitent des études complémentaires.
8) Conclusion
Le lien entre lombalgie et troubles digestifs repose sur des connexions anatomiques, une convergence neurologique viscéro-somatique et une interaction bidirectionnelle intestin-cerveau.
Les symptômes observés ne doivent pas être considérés isolément, mais comme l’expression d’un déséquilibre global.
L’ostéopathie, par son approche globale, apparaît pertinente dans la prise en charge de ces patients. Des recherches supplémentaires sont encore nécessaires pour consolider son efficacité.
9) Sources de l'article
Ouvrage
Principles of Neural Science, Fifth Edition : Auteurs : Eric R. Kandel James H. Schwartz, Thomas M. Jessell, Steven A. Siegelbaum, A.J. Hudspeth
Articles
Organisation mondiale pour la santé (OMS) : Article paru en juin 2023
Low back pain (Douleurs lombaires)
Kenhub (Plateforme d’apprentissage de l’anatomie) : Article paru en aout 2024. Auteur: Karen Smayra.
National Library of medicine (NIH) - Annals of Gastroenterology : Article paru en juin 2016. Auteurs : Marilia Carabottia, Annunziata Sciroccoa, Maria Antonietta Masellib, Carola Severi
(L’axe intestin-cerveau : interactions entre le microbiote entérique, les systèmes nerveux central et entérique)
BMC Complementary Medicine and Therapies : Article paru en février 2026. Auteurs : BRIER Mathis, PHALIP Jules, DELORME Benjamin, SCHWENDENMANN Yves, SALMON Maxime, BICOUT J. Dominique,ROLLAND Christine, et NIZARD Julien.



